Tristan Da Cunha

Elle est à 400 miles sur notre tribord, l’île de la Désolation.  Nous ne la verrons pas, la météo en a décidé autrement.  Mais nous la rêvons.
Terre très inhospitalière, cône de pierre volcanique d’une douzaine de kilomètres de diamètre, sans aéroport, sans même un port. Une communauté de 250 sujets de sa Gracieuse Majesté vit là, depuis le XIXe siècle.  Ils sont parmi les plus isolés au monde.  A peu près à mi-distance entre le Brésil et l’Afrique du Sud, dans les 40emes rugissants.
Les bateaux ne passent irrégulièrement et l’île est fréquemment balayée par les violentes tempêtes du grand Sud.  Elle détient un petit record du nombre de naufrages: sur les 7 noms de famille des membres de la communauté, 5 sont ceux de naufragés.  Et pourtant, ils sont heureux, ils ont un niveau de santé et une longévité exceptionnelle. Leur organisation sociale est très particulière: lors de la fondation de l’établissement, ils ont adopté à l’unanimité une constitution dont l’unique article prévoit que “nul ne s’élèvera au dessus de quiconque”. Les biens et ressources sont partagés, la propriété privée existe certes mais n’est pas fondamentale.  La gestion est opérée par un large conseil qui se réunit souvent.  Plutôt que de communisme on parle d’entraide, plutôt que de démocratie, de fraternité.
En 1961, le volcan s’est réveillé, obligeant l’évacuation de la population vers l’Angleterre, que nul d’entre eux ne connaissait. On leur a réservé un accueil exceptionnel, toutes les facilités ont été mise à leur disposition. Pourtant, dès que les coulées de lave ont diminué, ils ont décidé de retourner sur leur île par un vote unanime de toute la communauté, jeunes et vieux, hommes et femmes.  Horrifiés par le mode de vie occidental, par la société de consommation, par les inégalités, par les rapports si tendus entre les gens.  Ils préfèrent largement la lutte contre la dureté des éléments à la méchanceté des hommes “civilisés”. La vie a donc repris après leur retour avec certes un peu plus de modernité – il y a quelques tracteurs, groupes électrogènes, etc… mais toujours pour la communauté toute entière…  Ils exportent maintenant des langoustes et des timbres que les philatélistes s’arrachent.  Notre coeur est lourd en regardant sur tribord.
On aurait tellement voulu voir le paradis de Rousseau.  On est si heureux de savoir que de tels endroits et de telles personnes existent. Cela rassure.
PS  Je vous conseille l’excellent roman d’Hervé Bazin “Les bienheureux de la désolation” publié aux éditions du Seuil.