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Category Archives: Non classé

Merena, 34° 11 S 015° 57 E, 0230TU, samedi 31 mars 2012

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Fin de saison…

Dernier coucher de soleil sur l’océan, le prochain sera sur un verre de Cabernet Sauvignon (espérons!)  Avec cette longue traversée (26 jours) s’achève aussi la première saison des quatre prévues pour le voyage de Merena autour du monde…  Dans quelques heures apparaîtra la fameuse Table Mountain du Cap et avec elle l’heure des bilans…

Le bateau, tout d’abord, s’est bien comporté.  Taillé pour le large, il a pu s’exprimer même s’il a manqué de belles et longues journées de portant et de glisse… Bien préparé – merci Thibaut – il n’a causé aucun soucis et la todolist pour Cape Town est ridiculement courte et prévisible.  Tous ont salué son incroyable confort dans son dénuement et sa simplicité.

Les équipiers ont – je l’espère et je le crois – apprécié le chemin parcouru.  Il s’est créé de grands et petits souvenirs, de belles connivences, des visions inoubliables, des sentiments de franche camaraderie.  Un grand remerciement pour leur présence à bord à (par ordre d’apparition) Hugues, Michel, Antoine, Alexandre, Guillaume, Sylvie, Félix, Aristote, Fred, Mireille, Marco, Pascal, Léopold, Bruno, Sophie, Valérie et Pierri.  Ceux qui n’ont pas pu venir de justesse – ils se reconnaîtront – seront les bienvenus la prochaine saison !

Merci à ceux qui ont répondu à ces billets par des encouragements tantôt tendres tantôt enthousiastes. Transmis à bord, ces messages ont été dégustés mot par mot, comme on goûte un grand cru.  Merci aussi à ceux qui ont aimé sans rien dire !

Merci enfin à ma chère Sylvie, à son soin et son amour incessant; logistique, météo, conseils, encouragements et réconfort, rien de tout cela ne serait possible sans elle.

Quant à moi, je suis heureux, le grand large a tenu ses promesses et nous les nôtres.  Les 10.000 miles depuis Nieuwpoort m’ont ravi, les 12 escales (Brighton, Camaret, Cascais, Lanzarote, La Gomera, Mindelo au cap Vert, Fernando de Noronha, Recife, Salvador, Vittoria, Rio de Janeiro et bientôt Cape Town) ont été des retrouvailles ou des découvertes délicieuses.  L’évocation des lectures et des cartes se vérifie.  Alors que d’aucun affirment le plaisir du local voire la défiance de l’ailleurs, l’obsession de la mappemonde a eu raison.  Les parents ont du laisser trop longtemps les enfants devant une planisphère.  Et, bien plus que sur Goolgle Earth – trop voir, c’est
moins rêver – quand on perçoit le voyage dans les yeux de ceux qui reviennent, dans le détour de leurs phrases et de leurs silences,  on sait qu’il faut partir.  De plus, au plaisir pur des paysages et des rencontres s’est mêlé celui de le raconter.  Non pas comme récit de mer mais comme confidence des émotions.  La réjouissance du récit sublime le plaisir du voyage. Et s’il n’y a pas d’autre but, c’est la promenade elle-même qui compte.

Le Merena va maintenant se reposer quelques mois en Afrique du Sud.  Il repartira en novembre prochain pour de nouvelles aventures et un nouvel océan: l’indien.

PS
Une aventure se termine et une autre démarre: dans quelques jours nous prenons en main un fabuleux bateau – un cata de 50 pieds très performant dessiné par mon ami Christophe Barreau.  De Lorient à Nieuwpoort où il restera un mois (en mai) pour que vous ayez l’occasion d’en goûter. Ensuite, on partira en croisière vers l’Ecosse, la Norvège et les mythiques îles Lofoten. A bon entendeur…

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Le journal, les photos et vidéos … sur  http://www.sailaway.be/world

Merena, 34.19 S 13.24 E, 0250TU, vendredi 30 mars 2012

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Grand Sud.

A 2130TU le vent est encore monté d’un ton.  Il devient difficile de faire de la voile normalement !  On active le “mode chalet”.  Mis au point lors de la remontée de l’Atlantique avec Michele après la Jacques Vabre, il s’agit de 3 ris dans la GV, rien devant, 60/70° du vent, pilote, bannette.  Mais non, ici c’est le Sud.  Même dans cette configuration pourtant bien défensive, çà cogne tout de même.  Parfois une vague s’éclate contre le bordé, on dirait un abordage.  Le vent est un grondement sourd rehaussé de sifflements à plusieurs tons dans les rafales.  Il vient de loin, du grand Sud, si différent des coups de vent de la Manche ou de la Mer du Nord.  Sauvage, dense, brutal, compact.  On sent qu’il n’a pas de mesure, qu’à quelques degrés de latitude de plus ce doit encore être une autre histoire.  Nuit noire, toutes les étoiles sont allumées.  Les vagues ont enflé et l’on se réjoui de voir leur tête au lever du soleil !  En tout cas, le cargo que l’on vient de croiser disparaissait bien longtemps dans le creux…  Le bateau se comporte bien et inspire confiance. Il file ses 7,5 kts dans le cap avec somme toute assez peu d’embardées.  Je me demande comment on vivrait la même nuit en multicoque… pas le même stress sans doute.  C’est la 25ème nuit de mer et – sans doute – l’avant dernière.  Ce fameux océan ne pouvait pas nous laisser passer sans une petite démonstration de sa force et de sa beauté. Et on sent bien qu’il est encore capable de bien d’autres choses, on le croit sur parole, pas besoin de preuves !

Merena, 34° 14 S 11° 45 E, 1445TU, jeudi 29 mars 2012

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Quelle violence !

La nuit dernière a été parsemée de brèves et violentes rafales pour se terminer par un passage de front extrêmement pluvieux.  Le ciel nous est tombé sur la tête !  Par contre, derrière le front, miracle, c’est relativement calme: on se sèche, on revoie de la toile, on allume le chauffage, on déjeune des deux derniers oeufs traçant déjà une route droite et sans problèmes vers le Cap… Hélas, une heure plus tard, un grain fond sur nous. La mer blanchit, les crêtes des vagues sont soufflées à l’horizontal sur une dizaine de mètre.  Hélas, ce n’est pas un grain, finalement.  Le soleil revient, généreux, mais le vent reste aussi fort… Sous 3 ris dans la grand voile, 1 dans la trinquette,
ballaste chargé, au bon plein, on prend des coups de gîte impressionnants, la bôme n’est parfois pas loin de l’eau. Le pont est balayé par d’énormes paquets d’eau toutes les 40 secondes environ. La lumière du soleil se reflète dans chacune des petites facettes des vagues et la mer est d’un bleu profond. Au ciel des petits cumulus, tout blancs et tout rond qui défilent à bonne allure. Au moins, c’est très joli! La phrase d’un vieil ami coureur au large me revient: “si tu n’arrives pas à dormir, c’est que tu n’es pas assez fatigué!”.  Pourtant ce sont des conditions où le marin a du mal à fermer l’oeil et le fichier météo nous en donne jusqu’à demain midi… Il y a quelques années, lors d’une interview de plusieurs régatiers l’un d’eux raconte un coup de baston qu’il a vécu avec moultes superlatifs. Le regretté Sir Peter Blake se tourne alors vers lui et avec son flegme légendaire: “don’t you like sailing, do you ?”

Merena, 35° 24 S 7° 22 E, 0700TU, mercredi 28 mars 2012

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A l’arrêt.

La position ci-dessus n’a pas varié depuis plus de 12 heures.  A l’arrêt complet.  Il reste 550 miles. Plus de vent du tout et un peu de clapot. On a tout affalé pour ménager ces pauvres voiles dans le roulis. Pour parfaire le tableau, une pluie intermittente et de la bruine.  Pas normal ces traversées océaniques ou l’on s’arrête une demi journée tous les deux jours !  D’autant plus incroyable que dans quelques heures, d’après le fichier météo, nous aurons 25 à 30 noeuds modèle – c’est à dire souvent pas mal plus.  Nous devrions tenir ce vent jusqu’au bout. La fin de la traversée sera sans aucun doute très “sport” et sûrement un peu éprouvante. La dépression passera juste dans notre Sud. Ce sera notre premier vrai coup de vent du grand Sud. Par ailleurs, du vent sera bienvenu car il est temps d’arriver. Nous avions prévu 22 jours de mer. Entre pétoles et vents contraires, les moyennes ont été très basses. Finalement peu de jours de bon vent portant et régulier comme on est en droit d’attendre sur ce parcours.  Ceci rappelle, si c’était encore nécessaire, qu’en mer on est “en droit” de rien du tout. Il reste 15 litres de fuel, 12 litres d’eau minérale (plus un bidon de sécu), quelques boites de conserve (les moins bonnes, évidemment !), des soupes en sachet brésilienne, du riz, des haricots blancs, des pâtes et de l’huile d’olive.  Mets de l’huile, faut qu’çà glisse…

Merena, 35° 56 S 5° 54 E, 0530UT, mardi 27 mars 2012

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3 semaines…

Voilà, exactement trois semaines de mer.  Et pas encore arrivé.  Une traversée lente.  A la sortie de Rio, le vent était contraire et très léger entre les platteformes de forage brésiliennes. Les 3èmes et 4èmes jours, la pétole s’installe. Quand le vent revient, il est toujours contraire… Au début de la 2ème semaine, les conditions s’améliorent et on allonge la foulée, il fait très beau et chaud, on atteint la température record de 36° dans le bateau. Toute la semaine est parfaite, portant ou travers, sous genak ou sous spi, et le 14ème jour c’est le passage du fameux front froid.  Tout change !  L’été est fini, les sous-vêtements polaires et les cirés sont de sortie, on est passé la mi-parcours. Le vent est à nouveau contraire et on décide de plonger dans le Sud: quasiment 24H sans vraiment progresser sur la destination et 4 jours pénibles à virer et revirer pour chercher le moins mauvais bord pour terminer par une pétole totale. Depuis hier après midi le vent est revenu, portant et soutenu.  Il reste aujourd’hui 700 miles à destination et nous sommes au plus Sud que nous n’avons jamais été (36° S) alors que la latitude de Cape Town est de 33° 50 S.  Nous sommes à la longitude de Port Saint Louis du Rhone en France ou d’Anvers par chez nous…  Pour la première fois aujourd’hui, il a fait gris gris toute la journée, pluie, bruine, rafales, humidité omniprésente et pas de coucher de soleil, la lumière a seulement été dimmée.  Mais on s’en fout, il nous reste une boite de cassoulet et çà c’est souverain pour le moral !

Merena, 35° 23 S 2° 21 E, 0200UT, lundi 26 mars 2012

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Quand le vent revient…

La mer nous avait été lourde depuis quelques jours, depuis le passage du front.  Dans le vent contraire, chaque mile est laborieux et frustrant: lorsque l’on avance on est miné par l’idée de ne pas aller dans la bonne direction.  On est dans le contre-nature, dans l’illogique, dans le pervers en ce qu’il a de contraire à la nature et à son souffle.  Puis, hier, tout c’est progressivement arrêté, le vent, les vagues et notre pauvre mouvement.  On tente désespérément le moteur, dérisoire et bruyant, il sauve l’apparence quelques heures.  La contrainte du carburant comme celle de la vanité – à la manière de celui qui voudrait écoper la mer – pousse à son arrêt. On affale, on éteint les instruments.  L’objectif chéri de la destination s’estompe et naît alors une curieuse jouissance du non mouvement dans l’absolu de l’immensité. Les heures passent plus lentement.  On est fondu dans l’infiniment paisible.  Pourquoi le vent reviendrait-il ?  Si tout restait en l’état, pour toujours ?  Puis, imperceptiblement, le voilà.  Bruissement léger. On sent monter une ferveur tel un chant dans une crypte.  Les manoeuvres sont souriantes, les voiles se gonflent. Il est facile, frais et naturel.  Le bateau, comme l’oiseau décolle, d’abord pataud et malhabile puis confiant et heureux, repart.  L’objectif n’est pas encore revenu, il n’y a que le plaisir sensuel de l’eau qui chuinte et glisse sur la coque.  Le plaisir naît de l’absence de peine.

PS.
Cher Lecteur,
Ce week-end – espérons ! – nous arriverons en Afrique du Sud, pays dans lequel nous n’avons jamais mis les pieds et qui semble plein de promesse… J’ai pour vous une petite demande: avez-vous des parents ou amis qui y habitent ?  Expats ou natifs, voyageurs ou sédentaires, … Il est si chouette en effet d’aborder une côte où l’on connaît déjà quelqu’un.  Au Brésil, par exemple, ce sont les rencontres de Marie-Laure et ses amis et d’Anne-Catherine et sa famille qui nous ont particulièrement comblés…  Bien sûr, les rencontres de hasard sont merveilleuses aussi mais où il est-il écrit qu’on ne puisse un peu lui forcer la main ?  De même si vous avez séjourné dans ce pays – et spécialement dans la région du Cap – toute expérience ou bon tuyau sont les bienvenus !  Merci d’avance !
alexis@sailaway.be

Merena, 34° 31 S 0° 41 W, 0045TU, samedi 23 mars 2012

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La pureté du grand Sud.

Cet après midi, en train de bricoler dans le cockpit, on lève les yeux par hasard et, stupeur, il était là.  Celui que l’on attendait et que l’on espérait depuis longtemps. L’albatros. Sublime, énorme, magnifique.  Se riant de la pesanteur, il plane sans effort et rase les crêtes sans sonner un coup d’aile. Baudelaire avait raison.  Nous sommes entré dans un autre océan, plus sauvage, plus pur, plus loin encore. Alors que des milliers de pas foulent les trottoirs des grandes villes, ici, personne.  Des couleurs, des lumières, on se prend à rêver: peut-être que personne n’est jamais passé juste ici.  Ou alors, il y très longtemps, sur un clipper à quatre mats, craquant dans la longue houle, ou sur un multicoque de course qui n’aura qu’effleuré la surface quelques secondes, sans davantage laisser de trace.  Ici l’isolement prend tout son sens. On est loin du port, loin de la ville, loin de la maison… Et pourtant… Transformons le dicton de Pascal – à moins qu’il ne soit de Francis Bacon – “un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup en rapproche”.  Un peu d’océan éloigne des siens, beaucoup en rapproche. Proximité paradoxale de cette communion avec ceux qu’on aime, depuis le milieu de l’océan.  La seule force de la pensée, rendue plus libre par cet horizon dégagé, peut les rejoindre et les enlacer.  C’est, sans doute, cette même force qui permet de communiquer avec les êtres chers qui s’en sont allés…

PS. Devinette: la petite tige du capteur d’angle de barre s’était déconnectée…

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Le journal de bord et la position sur http://www.sailaway.be/world/journal.html

Merena, 33° 02 S 001° 29 W, 0630TU, vendredi 23 mars 2012

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Petite devinette pour voileux…

Tout d’abord, le décor: il fait nuit noire, ni lune ni étoile. On navigue au près serré dans une mer assez formée qui fait bien taper l’engin et qui envoie régulièrement des petits “sprays”, juste pour obscurcir les lunettes. On est sous genois et grand voile au 1er ris. Le vent forcit et on décide de passer sous trinquette.  On abat quelque peu pour la manoeuvre (on est pas des boeufs), on enclenche le pilote (Raymarine SD2) et là, sans vraiment perdre son cap, il envoie d’énormes coups de barres désordonnés, quasiment jusqu’en butée… Evidemment, premier réflexe, vérification des réglages: gain sur 6 et rudder sur 3, tout est normal.  Et pourtant rie n’y fait. Bon, je ne vous cache pas m’être gratté l’arrière de la tête tout en fustigeant les Etats Unis d’Amérique et sa population toute entière, honnêtes mères de famille y compris.  On a fini par trouver en 3 minutes environ.  Si vous faites mieux, envoyez votre réponse vous gagnerez peut-être un kilo de sucre en poudre… Il est à bord, quelque part, mais impossible de mettre la main dessus.  Et c’est bien fâcheux quand on l’aime très sucré, le café, et qu’il reste exactement 1000 miles à parcourir… Comme il est impossible, par Iridium,  d’écrire à l’envers et en petit dans le bas de la page, j’envoie la solution de la devinette dans le billet de demain.

Merena, 31° 27 S 002° 09 W, 0300UT, jeudi 22 mars 2012

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Aah le près
L’Atlantique Sud n’a pas jugé notre traversée digne de ses exigences… Depuis une trentaine d’heures – et d’après les prévisions pour un bon moment encore – il nous inflige un obstacle haut et dense: un vent contraire et soutenu.  Fini la douce glisse des derniers jours avant le front. Les miles s’égrenaient alors facilement, sans douleur… Ici, c’est bien différent: l’impression est d’être en montée !  Chaque vague est à franchir, chaque mètre à gagner. Chaque imprécision de cap coûte immédiatement vitesse et angle.  Rien n’est donné, tout s’arrache, se conquiert.  De plus, ce vent ESE est plutôt froid. Fini aussi de barrer la nuit en T-shirt.  Les fréquents embruns obligent le ciré complet, avec les sous-vêtements polaires et les chaussettes.  Le bateau semble étonné par tant de violence: il démarre sur la première vague, prend de la vitesse sur la deuxième et à l’abord de la troisième, la pente est trop forte et il tombe littéralement de plusieurs mètres dans un bruit sourd et brutal.  Quant à la vie à bord, la gîte, le tangage violent et les chocs rendent chaque mouvement calculé et fatiguant. Tout ce qui n’est pas sécurisé tombe ou va bientôt tomber.  Dormir, cuisiner, lire, autant d’activités délicates… De plus, la progression est lente. Deux fois la route, trois fois le temps, quatre fois la peine, disaient les anciens… Et ils avaient raison.
Ce soir nous investissons dans le Sud. Ce bord babord amure n’est pas très approchant mais il permet de nous positionner mieux vis à vis du coup de vent annoncé pour ce week-end, de nous gratifier d’un vent plus maniable et – nous l’espérons – d’une mer moins formée… Comme une option de course au large que nous n’aurons jamais la possibilité de valider assurément…

Merena, 31° 50 S 5° 30 W, 1640TU, mardi 19 mars 2012

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Tristan Da Cunha

Elle est à 400 miles sur notre tribord, l’île de la Désolation.  Nous ne la verrons pas, la météo en a décidé autrement.  Mais nous la rêvons.
Terre très inhospitalière, cône de pierre volcanique d’une douzaine de kilomètres de diamètre, sans aéroport, sans même un port. Une communauté de 250 sujets de sa Gracieuse Majesté vit là, depuis le XIXe siècle.  Ils sont parmi les plus isolés au monde.  A peu près à mi-distance entre le Brésil et l’Afrique du Sud, dans les 40emes rugissants.
Les bateaux ne passent irrégulièrement et l’île est fréquemment balayée par les violentes tempêtes du grand Sud.  Elle détient un petit record du nombre de naufrages: sur les 7 noms de famille des membres de la communauté, 5 sont ceux de naufragés.  Et pourtant, ils sont heureux, ils ont un niveau de santé et une longévité exceptionnelle. Leur organisation sociale est très particulière: lors de la fondation de l’établissement, ils ont adopté à l’unanimité une constitution dont l’unique article prévoit que “nul ne s’élèvera au dessus de quiconque”. Les biens et ressources sont partagés, la propriété privée existe certes mais n’est pas fondamentale.  La gestion est opérée par un large conseil qui se réunit souvent.  Plutôt que de communisme on parle d’entraide, plutôt que de démocratie, de fraternité.
En 1961, le volcan s’est réveillé, obligeant l’évacuation de la population vers l’Angleterre, que nul d’entre eux ne connaissait. On leur a réservé un accueil exceptionnel, toutes les facilités ont été mise à leur disposition. Pourtant, dès que les coulées de lave ont diminué, ils ont décidé de retourner sur leur île par un vote unanime de toute la communauté, jeunes et vieux, hommes et femmes.  Horrifiés par le mode de vie occidental, par la société de consommation, par les inégalités, par les rapports si tendus entre les gens.  Ils préfèrent largement la lutte contre la dureté des éléments à la méchanceté des hommes “civilisés”. La vie a donc repris après leur retour avec certes un peu plus de modernité – il y a quelques tracteurs, groupes électrogènes, etc… mais toujours pour la communauté toute entière…  Ils exportent maintenant des langoustes et des timbres que les philatélistes s’arrachent.  Notre coeur est lourd en regardant sur tribord.
On aurait tellement voulu voir le paradis de Rousseau.  On est si heureux de savoir que de tels endroits et de telles personnes existent. Cela rassure.
PS  Je vous conseille l’excellent roman d’Hervé Bazin “Les bienheureux de la désolation” publié aux éditions du Seuil.