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Category Archives: Non classé

Merena, 31° 32 S 007° 54 W, 1900TU, lundi 19 mars 2012

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Front froid
Déjà trois jours que nous suivions attentivement la position de cette dépression qui s’était créée à Buenos Aires et qui traversait l’Atlantique à notre poursuite.  Elle passerait certainement bien dans notre Sud mais le joli front froid associé nous promettait quelques démêlés… Le vent de Nord Ouest, généré par cette perturbation, était soutenu et régulier et nous permettait sans fatigue des moyennes élevées (plus de 200 miles par 24h).  Le front tardait à nous rattraper et à chaque échéance du fichier météo on souriait: “encore quelques heures” !
La nuit dernière, nous l’avions passé sur le qui-vive. Pas de visibilité qui nous aurait permis de voir le phénomène approcher. Mais rien encore. La longue bande de nuage bas n’est apparu que ce matin. Elle masquait tout l’horizon et se rapprochait, inexorablement. A 1000H, première petite averse, premières rafales. Les vagues se creusent et ressemblent à de vraies collines. Elles sont désordonnées, nerveuses. Certaines d’entre elles déferlent. A midi, c’est le déchaînement: la pluie tombe comme un jet, le vent marque de longues traînées d’écume sur la mer lissée par tant de violence.  Quelques minutes plus tard c’est la saute de vent attendue, du Nord Ouest vers le Sud Ouest – l’inverse de chez nous…  Voilà. Il est passé.  Nous naviguons maintenant tribord amure dans un air beaucoup plus frais et léger. Les cirés sèchent.  Le vent s’est mis au Sud, il vient de l’Antarctique, de là où il n’y a pas d’ours.

Merena, 30° 59 S 017° 32 W, 0230TU, samedi 17 mars 2012

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Où sommes-nous ?  Quel jour est-on ?  L’espace-temps est modifié ici. Aubes et crépuscules se bousculent. On est pas sur la mer mais en mer. On serait rentré dans la traversée par un tunnel étroit qui gène et égratigne pour déboucher dans un lieu étrange: c’est un disque dont le rayon est notre vision surmonté d’une voute de taille variable selon la nuit ou le jour.  Et cet espace est un vide bien réel qui se déplace avec nous. Pas d’outils pour le mesurer. Pas de montre pour le rythmer. Nos sens sont dépassés par cette nature, comme si nous n’avions pas été prévu pour appréhender çà.  Aucun message, aucune explication. Pascal disait: “le silence éternel de ces deux infinis m’effraie”.  Le tunnel de la sortie sera-t-il le même que celui de l’entrée ?

Merena, 30° 37 S 24° 04 W, 0300TU, jeudi 15 mars 2012

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Indolence et rigueur.

Qu’il est grand cet océan !   Déjà la dixième nuit de mer pour un tiers du parcours seulement. Certes, avec des conditions si légères, on ne va pas très vite : Il y a les 40èmes rugissants, nous sommes plutôt dans les 30èmes miaulants !  La grande houle du Sud est revenue et, naviguant au bon plein, nous perdons le vent dans le creux de l’onde. Le bateau se redresse et ralentit puis, arrivé sur la crête, il gîte et repart… deux fois par minute !   Nous sommes rentrés dans l’art de ne pas faire grand chose sans jamais s’ennuyer. Un mélange subtil d’indolence et de rêverie ainsi que de rigueur et d’action. Littérature, poésie, Assimil espagnol et philosophie. Egalement conversations constructives en vue de la réfection du monde, qui en a bien besoin, le pauvre. Mais surtout la contemplation de couchers de soleils interminables, d’aubes subtiles, de levers de lune et d’étoiles innombrables.  Certaines nuit on a l’impression de voyager dans une bulle à neige qui se déplacerait avec nous.  Parfois, comme ce soir au couchant, ce sont les nuages qui s’organisent en gigantesques constructions laiteuses et éclairées en contre jour

Merena, 30° S 27 24 W, 2000TU, mercredi 14 mars 2012

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This is Sailing Vessel Merena

Nous sommes à plus de 1000 miles de toutes terres habitées comme dirait le Petit Prince.  Cela fait plusieurs heures que nous l’avons repéré sur l’AIS, le “Nord Cetus”, cargo de 245 mètres de long pour 15 de large, à destination de Singapour qu’il est censé atteindre dans un mois; Il nous rattrape et navigue à peine moins vite.
Au milieu de ce désert absolu, il passe à côté de nous, juste à côté.
Je décroche la radio:
- Cargo Nord Cetus, this is Sailing Vessel Merena, do you copy ?
Il répond immédiatement avec un lourd accent asiatique qui aurait beaucoup plu à notre cher Tom:
- Yes, go ahead.
- Just a little call to wish you a good afternoon…
- Yes.
et puis silence radio. Impressionnant, non ?
L’espèce humaine est bien étrange. Il me semble que n’importe quels animaux dans ces circonstances se seraient accordés plus d’attention…
L’émotion du grand large n’est assurément pas partagée de la même façon. Est-ce seulement le travers de l’habitude ? le boulot ou l’éloignement culturel ?  En tout cas, cela donne à réfléchir !

Merena, 29° 40 S 29° 11 W, 0300 TU, mardi 13 mars 2012

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Belle journée sous spi. La houle s’est essoufflée et le vent, agréable cet après midi, a graduellement baissé et s’est orienté plus arrière, nous obligeant à des stratagèmes pour empêcher les voiles de battre.  Ce soir nous terminons la première semaine de mer. (Trop) Peu de vent depuis le départ. Nous n’avons parcouru que le quart du parcours au lieu du tiers… Mais le bateau et son équipage sont au top, reposés, nourris, bronzés.  Les fichiers météo nous annoncent encore une semaine plutôt calme, avec, à partir de jeudi soir le passage d’une belle dépression australe.  Notre première. Heureusement elle semble avoir un trajet assez Sud et passer relativement loin de nous… à suivre, néanmoins.
Actuellement, tels deux vieux garçons on peaufine les menus: salade de choux, pâtes aux saveurs diverses, riz variés, petites collations pour rythmer la journée. Vivement un peu de vent, qu’on fasse de la voile…

Merena, 29° 30 S 31° 29 W, 0540TU, lundi 12 mars

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Pas de bateau, pas d’avion, pas de poissons, pas de nuages. Pas grand chose, ici. Du soleil, implacable, qui oblige à chercher l’ombre sans relâche pendant tout le jour. la mer du vent, du secteur Nord, s’oppose à une énorme houle de Sud.  On calcule une trentaine de secondes de crête à crête et certainement six mètres de creux. Quelle puissance… Ah si l’on pouvait récupérer toute cette énergie. Cela laisse imaginer le mauvais temps qu’il peut faire par là, à droite, dans le “grand Sud”.  En plus, et cela nous surprend en plein océan, le vent est irrégulier en force et en direction… Le tout donne des conditions qui, loin d’être Dantesques, sont difficiles à barrer, à progresser, à cuisiner, à dormir.  Par contre le beau temps est persistant dans la région.  Nous sommes à la latitude de Madère dans l’hémisphère Nord et pas la moindre goutte de pluie en vue.

Après la nuit tombée, séquence musique française, musique à texte, musique à émotion. Quel abstraction d’entendre cela ici, l’oeil humide, au milieu de rien.  Top hits de la soirée ?  “Sarah” de Reggani et son sublime prélude, “L’enfant du 92eme” de Rapsat qui parle au fond des souvenirs et “Nous dormirons ensemble” de Ferrat. Et, bien sûr, joyau absolu toujours aussi dense et incompris, “La mémoire et la mer” de Léo Ferré.
Bonne semaine à vous !

Merena, 28° 57 S 36° 13 W, 0300TU, samedi 10 mars 2012

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On était presque heureux de partir au tas par deux ou trois fois cet après-midi sous GV haute et genaker ! Des manoeuvres, des réglages, on joue du winch et du chariot pour trouver l’équilibre. On accélère. La vitesse est enfin plus conforme au bateau et à l’endroit ! Les embruns claquent, on a enfilé le ciré – çà faisait longtemps ! Il a du retour cet océan. Alors que le grib annonce un modeste 15 noeuds, on a de belles accélérations sous les formations nuageuses. L’océan se racle la gorge, il ne faudrait pas qu’il s’enrhume. La nuit est tombée et le bateau attaque maintenant au bon plein, bien puissant, sous trinquette et GV au 1er ris, ballasté. Des gerbes d’eau éclairées par la lune se brisent sur l’étrave. Un soir antillais, au mouillage avec mon vieil ami Freddy, comme tous les marins du monde on parlait bateau un verre de rhum à la main. Et lui, doctement comme à son habitude, de déclarer: “le meilleur bateau ? C’est celui où le skipper est heureux.” Quel bon bateau alors ! Que d’aventures depuis cette terre bretonne qui l’a fait naître. Une pensée émue pour ces bretons qui l’ont dessiné et construit, si bien.

Merena, 28° 20 S 37° 56 W, 1330TU, vendredi 9 mars 2012

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De Hubs en routeurs
Il est bien vide cet océan, surtout quand le vent l’a déserté. Nous venons de vivre des heures curieuses, suspendu, sur cette onde lisse. Quand le vent s’arrête, on a peur qu’il ne revienne jamais, qu’il nous laisse dans ces limbes. Sans lui, nous nous savons fondus dans le grand univers; tout espoir de rejoindre les bords agités de l’activité des hommes est vain. Pas de nuages, pas de vagues, rien. Juste le mouvement des astres qui rythme ce temps si abstrait. Une succession de lumières et de couleurs. Le ciel et la mer se touchent sur tout cet horizon sans que rien ne vienne troubler cette jointure. Puis soudain, bien vivant dans ce monde figé, là, tout près, deux oiseaux de mer qui virevoltent ensemble, qui glissent côte à côte. Leurs ailes se frôlent, ils glissent de concert dans l’air pur, ils plongent à raser la surface puis, ne se quittant pas, ils remontent en flèche. L’image de cet amour parfait, spécialement dans ce vide qui nous entoure, est saisissante. Une sorte de Saint Valentin permanente qui s’exprimerait à l’écart des parfumeurs ! On dit que l’amour est plus fort que tout, il est surtout plus fort que rien. Il peut traverser les terres et les mers en un instant, se riant de tout cet espace. De hubs en routeurs, il glisse sur l’eau vers l’antenne du téléphone satellite, il entre dans le bateau et l’illumine dans la nuit.

Merena, 27° 18 S 039° 52 W, 0900TU, jeudi 8 mars 2012

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La porte s’ouvre.
Une sérénité perceptible s’est enfin installée à bord. Nous sommes enfin “entrés en mer” comme on entre dans un vêtement ample et confortable. La porte était verrouillée, nous savions avoir la clef sans la trouver immédiatement. A nouveau on peut voir des animaux ou des visages dans les petits nuages blancs éclairés par la lune. Ce matin, l’air est d’une douceur si parfaite, la lumière et la couleur si délicieuses qu’il faut les partager, c’est est trop pour nous seuls ! Le soleil se lève pendant que la lune se couche, aujourd’hui ils se rencontrent dans ce ballet du temps, du temps cosmique si lointain et si proche de nous. Il est notre mesure ultime et notre seul luxe. Même doux, il est compté, hors de prix, il est le vrai prix de la vie. Le prendre ou le donner mais ne pas le gaspiller de la plus ville manière: attendre.

PS. Au gré des lectures de la nuit, un scoop: Baudelaire a du aller traîner sur la plage d’Ipanema, jugez plutôt:

“J’aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.
Alors l’homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l’échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.”

Les fleurs du mal, spleen et idéal, Correspondance, V.

Merena, 25° 57 S 041° 19 W, 1400TU, mercredi 7 mars 2012

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Dur de s’y remettre ! Est-ce la douceur de cette escale de rêve que nous avons regretté alors que le Christo Redemptor était encore en vue ? L’allure du près que nous n’avions plus rencontrée depuis l’arrivée à Lisbonne ? Les troubles de Vomitrix-le-valeureux heureusement sauvé par la bonne fée Scopolamine ? Ou seulement les 3300 miles d’un océan encore inconnu et le premier du grand Sud ? Nous avions pourtant commencé la traversée par 24h de vent léger, pile dans le nez, qui nous permettait de faire une route quasi plein Sud afin d’aller chercher le Sud de l’Anticyclone – ou le Nord de la dépression – aux environs du 30 parallèle.
Hier après midi, alors que l’on était en mode sieste, appel VHF, c’est le navire sismique français CGG Symphony. Ils trainent des cables de 6 miles de long et nous obligent de nous dérouter. Fort obligeamment, le capitaine lui même envoie un mail décrivant la zone de travail de ses confrères.
Mauvaise surprise lors de la confection du repas du soir: la “carne do sol” achetée sous vide et cuite avec des oignons comme il se doit s’avère inmangeable: beaucoup trop salé. Il faut probablement la faire dégorger avant cuisson ? On s’interroge pour la suite car on en a encore pas mal…
A la tombée de la nuit, forcissement du vent, réduction de voilure, ballaste et ces chocs que les habitués des Class40 connaissent bien. Inconfortable, mauvais pour le bateau, peu rentable en terme de vitesse, le près dans la brise est aussi pénible que nous nous en rappelions. Dire qu’ils y en a qui font le tour de monde à l’envers. Nous, par contre, on espère un gros shift après demain matin et un bon flux d’Ouest. Ce matin la mer et le ciel sont bien bleus, bien lavés et nous descendons toujours. L’air est déjà un peu plus frais.